J’ai décidé d’aborder un sujet qui me tient particulièrement à cœur : les séries photos.

Je sais, réaliser une série peut être intimidant car vous pouvez être découragé par le quantité de travail apparent ou alors ne pas vous sentir légitime.

Pour lever vos doutes, j’ai accueilli un invité de choix : il a participer à la publication d’une dizaine de livres, il a exposé dans plusieurs grands festivals de photo nature ou des musées et ses photos sont disponible à la vente dans une galerie parisienne.

J’ai nommé… Stéphane Hette !


Si vous préférez écouter l’échange plutôt que lire :

Sauf mention contraire, toutes les photos qui illustrent cet articles sont de Stéphane Hette.


Présentations

J’aimerais bien, pour commencer, que tu te présentes rapidement en tant que photographe et que tu présentes ton travail, ce qui te plaît en photographie.

Je m’appelle Stéphane Hette j’ai 56 ans. Je fais de la photographie depuis environ 25 ans. J’avais d’abord fait des études d’art et puis la photographie était tombée un peu dans l’oubli, faute de discours. Je photographie essentiellement la nature, enfin, que la nature, et je mets un fond blanc depuis une vingtaine d’années de manière à détacher mon sujet et à souligner ce dont je veux parler.

Portrait Stéphane Hette

J’ai découvert ton travail grâce à ta série Art of Butterfly. C’est une série de photos de papillons avec juste leur support et un fond blanc. Est-ce que tu peux expliquer un peu d’où est venue cette idée et pourquoi avoir fait ces choix artistiques ?

J’ai commencé cette série un peu par hasard en 2006, de mémoire, en plaçant une feuille de papier juste derrière un papillon qui était dans la maison de manière à l’isoler, pour cacher la cheminée. J’ai juste mis une feuille de papier, je l’ai photographié, et puis, comme ça ne correspondait pas trop à la démarche naturaliste classique, je n’ai pas continué tout de suite cette série. Finalement, cette image me trottait dans la tête. Je me disais tout le temps : « Ah, c’est quand même dommage parce que c’est vraiment vers ça que je tends. Je viens du dessin, c’est proche du dessin, ça me plaît vraiment. » La difficulté, ça a été de mettre en œuvre une technique qui n’était pas trop intrusive, bien que je capture les papillons, que je les élève, etc. Je récupère des chenilles, des œufs, donc d’être le moins intrusif possible malgré le fait que j’intervienne dans la scène.

OK. Je reviens juste sur ce que tu venais de dire : c’est une photo avec un côté un peu moins naturaliste et, au début, tu pratiquais la macrophotographie d’un point de vue plus naturaliste ?

Oui, au début, oui, tout à fait. Avec mon épouse qui est enseignante, on est arrivés en pleine cambrousse il y a une trentaine d’années. Je faisais de la photo pour mes clients parce que je suis graphiste illustrateur. Donc, je faisais de la photo pour les clients parce qu’ils me donnaient des photos soit récupérées sur des catalogues, soit pas terribles. Donc, j’avais ajouté cette corde à mon arc en me disant : « Bah, c’est un service de plus et puis au moins, j’aurai moins de travail derrière. » Donc, je faisais de la photo classique. Puis, comme j’habitais en pleine campagne et que je suis graphiste, je ne pouvais pas trop m’éloigner de la maison parce qu’à l’époque, les téléphones ne passaient pas partout. Donc, je me suis mis à photographier ce qui était autour de chez moi, donc essentiellement des insectes, évidemment, et des petits oiseaux. Et c’est comme ça que j’ai abordé la photographie, de manière très opportuniste, en fait, un peu obligé par mes conditions de travail. Et puis ça m’a vraiment plu. J’ai fini par ne plus travailler pour mes clients ou presque et travailler que pour moi, mais cela ne s’est pas fait en une semaine, c’est étalé sur une dizaine d’années.

Maintenant, tu continues à faire de la macro un peu plus « dans la nature » parce que, là, sur ta série de papillons, si j’ai bien compris, ce sont des papillons d’élevage principalement ?

Les papillons d’élevage, j’en fais plus depuis au moins 15 ans. J’ai plein de séries même sur Art of Butterfly : dans la série des papillons, il y a des vanesses, des azurés, beaucoup d’espèces endémiques. Je ne fais plus d’élevage du tout. Je photographie sur le terrain. Je pose mon matériel et je fais les photos sur le terrain. Je ramène aussi les insectes sur leur perchoir. C’est le matin, évidemment, ils sont calmes et mon studio est prêt. J’ai juste à poser la petite tige sur une pince crocodile et je fais ma photo.

Qu’est-ce qu’une série photo ?

On a parlé des séries : pour toi, qu’est-ce qu’une série photo ?

Comme je viens de la bande dessinée, j’avais envie de raconter des histoires. Pour raconter des histoires, il faut des suites chronologiques, il faut un déroulé, un début, un milieu, une fin. Donc, la série, c’est l’idéal pour raconter des histoires. J’ai arrêté la bande dessinée parce que je n’avais rien à dire ou pas envie de parler de choses qui plaisaient peut-être au public, mais qui me déplaisaient. Quand j’ai abordé la photographie de nature, je me suis dit : « Tiens, voici un sujet sans fin avec lequel on peut narrer des histoires. » De temps en temps, je sors une image pour dire : « Celle-ci, je l’aime vraiment beaucoup, elle peut fonctionner toute seule en tant qu’œuvre indépendante. » Et les autres participent à l’œuvre collective et permettent, comme je disais, de raconter des histoires. Les miennes sont juste naturalistes, quoi.

D’accord. Je fais juste un petit parallèle parce que, enfin, je vois souvent des gens qui présentent leur série en ayant fait une sortie, pris trois ou quatre photos qu’ils ont bien aimées, et qui présentent cela comme une série. Mais ce que tu disais, c’est que, par exemple, la série Art of Butterfly, c’est une série que tu as en cours depuis plusieurs dizaines d’années, presque, si je ne me trompe pas ?

Oui, c’est ça. En fait, quand je commence une série, je ne l’arrête pas. Donc, ce n’est pas parce que j’ai énormément de photos de papillons que je vais arrêter de photographier des papillons que je n’ai pas encore photographiés. Ce qui m’intéresse, c’est de photographier de nouvelles espèces dans des biotopes un peu différents, mais toujours proches de chez moi. Disons que le grand changement avec Art of Butterfly et ma démarche actuelle, c’est que je m’intéresse vraiment à ce qui est très proche de moi, dans un rayon de 20 à 30 km max. Même si je suis allé il y a quelques années, en Afrique, c’était une expérience ponctuelle avec un ami avec lequel je collabore depuis bientôt 20 ans, juste pour qu’on vive un truc ensemble sur un territoire que je ne connaissais pas et qu’il connaissait un peu. Mais dans l’ensemble, je privilégie la nature qui m’entoure.

Comment réaliser une série ?

Est-ce que avant de réaliser une série, tu as, au début, une phase de réflexion pour trouver un peu justement l’histoire à raconter ou l’histoire se dessine-t-elle au fur et à mesure ?

Il y a les deux, en fait. Il y a ce que je sais ou crois savoir, et il y a ce que je découvre en lisant. Par exemple, pour les articles de Nat’Images, c’est typiquement ça. Je me dis : « Tiens, j’ai pas mal de photos du géranium Robert, et, à mon avis, j’ai de quoi raconter une histoire parce que j’ai les graines, les racines, la plante en fleur, des butineurs, ect. » Et puis, d’un coup, je lis beaucoup, je laisse mûrir tout ça pendant, je ne sais pas, on va dire un mois, et j’essaie de construire une trame narrative. Ça, c’est mon côté dessinateur de bande dessinée. Pendant que je construis ma trame narrative, nourri par mes lectures et mon expérience de terrain, j’apprends des choses. Par exemple, la violette odorante a la capacité d’anesthésier le système olfactif humain. Donc, pour moi, c’est aussi une envie d’apprendre. Les séries, elles me permettent de continuer d’apprendre.

De ce que je comprends, c’est que, pour réaliser une série, il faut quand même bien connaître son sujet, pour réussir à le trouver et aussi pour savoir comment l’aborder ?

Oui, oui. Pour les séries, enfin, pour une série, même pour un sujet quelconque, limite, même si tu veux travailler sur une espèce de libellule, il est important de connaître son biotope, pour déjà te rendre sur le lieu et connaître l’espèce pour la reconnaître. Tu ne peux pas y aller les mains dans les poches en te disant : « Advienne que pourra, je vais photographier la grande æschne et hop », ce n’est pas aussi simple. Et puis, plus on connaît, mieux on aborde le sujet. Notamment pour les plantes. Moi, je travaille avec Frédéric Hendoux, qui est botaniste, directeur du Muséum d’histoire naturelle du bassin régional parisien. Quand on va travailler sur un projet, ce qui arrive régulièrement, il me dessine ce que je dois photographier et me dit : « Là, tu dois photographier les anthères, là la corolle, etc. » Donc, moi, j’ai une base scientifique qui me permet d’aller librement chercher l’information naturaliste, mais avec mon angle de vue personnel.

Donc ouais, si je photographie les écailles des papillons, ce n’est pas uniquement parce que c’est beau, c’est parce que j’ai envie de parler de leur fonction.

D’accord, donc il y a quand même, en tout cas pour toi, derrière tes séries, une petite dimension éducative.

Ouais, dans mon travail, j’ai toujours mêlé art, science et nature. Je pense que ces ponts permettent d’augmenter la visibilité d’un travail, d’augmenter les chances de croiser un public intéressé, et puis ça donne aussi du sens au travail. Parce que si mon travail était juste esthétique, beau, joli, le discours derrière… enfin, c’est quand même du vivant que je photographie, je ne photographie pas des pierres sèches. Donc, si tu n’as rien à dire au-delà du fait que « bah tiens, c’est beau », je pense que les visiteurs lors des expositions, les gens qui te lisent éventuellement ou lors d’interviews comme aujourd’hui, tu peux vite être à court d’arguments et devenir un peu creux, en fait. Du coup, je pense que la démarche scientifique nourrit aussi la démarche artistique et photographique.

OK. Du coup, pour toi, il n’y a pas de série sans histoire, il n’y a pas de série sans éducation derrière et sans message.

Ah ouais, sans fond. Une série sans fond… il n’y a pas forcément un message, mais moi je donne de l’information. Je ne fais pas de la propagande, évidemment. Quand tu photographies le vivant depuis une vingtaine d’années, tu as tendance à dire : « Essayez de le protéger, adoptez une conduite responsable. » Mais je pense que la conduite responsable, c’est toi qui changes en fait, plus que les autres. Quand tu photographies longtemps quelque chose, c’est toi qui changes, pas les gens qui regardent ton travail. Mais c’est déjà un grand changement.

Dernière étapes : l’éditing

Est-ce que, dans la construction de ta série, tu sais par exemple qu’il te manque telle image et tu vas la chercher, ou tu prends tes photos et ensuite tu fais des tris en mode : « Ah bah celle-là, elle va bien dans ma série, je vais la mettre” ?

Dans les séries, il y a des images qui me manquent et que je vais chercher. Comme je travaille avec Marcello Pettineo, un artiste naturaliste, il y a des fois des images que j’ai, mais pour le rythme narratif, je lui dis : « Bah tiens, ça, ça serait bien en dessin. » Actuellement, on travaille sur le hibou grand-duc. J’ai pas énormément de photos, mais elles sont belles, et du coup, je lui demande des dessins complémentaires. C’est aussi parce que je viens de la BD que j’apprécie le dessin. Notre collaboration est vraiment amicale et productive. Le fait de pouvoir glisser des dessins dans mes séries, ça permet beaucoup de souplesse et évite de chercher l’image à tout prix. Certaines images sont très complexes, voire impossibles à réaliser.

Je pense à un moment où je travaillais sur un livre avec Grégory Roeder pour La Salamandre, un livre sur les histoires surnaturelles entre les plantes et les insectes. Il me dit : « Ça serait bien que tu aies un ​Sirex géant en train de pondre dans la larve d’une bestiole qui vit dans le bois. » Je lui réponds : « Attends, je ne peux pas couper un bout de bois au hasard en espérant qu’un ​Sirex géant soit en train de pondre. » C’est impossible. Donc, je n’ai pas fait ces images-là. En revanche, je suis allé dans un centre de recherche scientifique qui travaille sur la lutte biologique. Il y avait une petite guêpe utilisée dans des laboratoires pour pondre dans des cochenilles farineuses. Avec la scientifique, on s’est demandé comment on pouvait faire. Déjà, on était dans des cages pressurisées, des serres. Il n’y avait pas beaucoup de champ de manœuvre pour photographier des sujets d’un millimètre. Je me suis dit : « Peut-être que si on mettait la guêpe sur un support transparent, elle finirait par piquer la cochenille. » Et ouais, il faut trouver des solutions. On a réussi cette image parce que la scientifique a participé. C’était une première mondiale, même si peu de gens le savent, car la lutte biologique est un domaine très pointu.

On a eu la chance de capturer la guêpe en train de pondre dans la cochenille qui essayait de fuir. On l’a recto-verso car on l’a retournée, on a utilisé un petit bout de verre pour obtenir l’autre face. C’est beaucoup de débrouille, un peu comme quand on joue aux Lego. On essaie de construire, et parfois, quand il manque une pièce, on en utilise deux autres, et ça fonctionne.

Mais ouais, c’est long, c’est toujours long.

Le point le plus important : l’histoire

Du coup, j’imagine que, vu que tu es exposé dans plusieurs festivals, tu as pu observer les séries d’autres personnes. En te basant sur ta culture photographique et ton expérience en série, quelles sont, selon toi, les erreurs principales qui font qu’une série ne marche pas ?

J’aime pas trop dénigrer le travail des autres, mais…

Sans citer de nom, juste en voyant des choses qui t’ont marqué…

Ayant évolué dans un milieu naturaliste, je pense surtout aux séries naturalistes. Quelqu’un qui ne connaît pas bien le sujet, mais qui fait quand même une expo ou qui a été une fois en Afrique, a pris des photos et en a fait un livre, je trouve ça léger. Ce n’est pas nourri par du temps passé sur le terrain, par de la compréhension. Après, je comprends l’envie de partager des choses intéressantes qu’on a rencontrées. Mais parfois, le discours est léger. Après, ce n’est pas grave, ce n’est pas dramatique.

Ça, je ne critique pas, chacun vit ce qu’il veut.

Pour toi, le point le plus important pour réussir sa série, c’est d’avoir un discours précis et que les images servent ce discours.

Qu’il y ait une histoire à raconter. Parce que si tu montres 45 photos d’une loutre d’affilée… ouais, ben ok, mais qu’est-ce que tu veux dire ? Ou le puma… ouais, il est très beau, mais qu’est-ce que tu veux dire ? C’est quoi ton discours ? Qu’est-ce que tu as envie de raconter aux gens ? Tu ne veux pas juste faire une expo en disant : « C’est beau, c’est beau, j’y étais, j’avais des frissons en voyant la scène. » Moi, j’ai envie d’apprendre des choses.

Ce que je vois souvent aux expos, c’est que tu as des bestioles un peu bizarres que personne ne connaît et tu n’as pas les noms sur les photos. C’est un peu dommage. Mais ça, c’est juste mon expérience personnelle, hein, c’est ma vision du truc. Je trouve ça intéressant quand on nous raconte un peu l’histoire, la plante, la forêt, le milieu, plus qu’une simple belle image.

D’accord. Et du coup, tu as aussi publié des livres. Ton processus de choix de photos pour une exposition ou un livre varie-t-il beaucoup ?

Ça dépend. J’ai des expositions qui sont parfois des travaux de commande, donc je suis un peu lié au cahier des charges. J’ai des livres qui sont aussi des travaux de commande. Les trois livres pour La Salamandre, par exemple, étaient des commandes. Bien sûr, ce sont des sujets qui m’intéressaient déjà, mais tu as une ligne directrice. Par exemple, pour « Les arbres amoureux », j’avais une vingtaine d’arbres à photographier, je devais photographier les fleurs, etc. Donc, tu essaies de faire au mieux en fonction du cahier des charges.

L’autre possibilité, c’est la grande liberté personnelle. Dans ma production, je raconte des histoires. Quand j’ai fait « 4 m² de nature », c’était il y a 14 ans, c’était sur le biotope autour de chez moi. Je me balade, je trouve une bestiole, je l’identifie, je me documente sur elle, et je raconte sa vie, en résumé. Il n’y a pas qu’une façon de faire des séries. Comme je travaille avec le vivant, il y a de l’opportunité. Si tu as l’opportunité de photographier une espèce que tu n’as jamais photographiée, pourquoi s’en priver ?

Pour une expo, je vais d’abord regarder tout ce que j’ai sur le sujet, par exemple les pollinisateurs. J’essaie de ne pas être redondant et de raconter une histoire. Par exemple, dire : « Les coléoptères, ce sont aussi des pollinisateurs, il n’y a pas que les abeilles domestiques. » Je vais chercher des bestioles qui montrent cette diversité, pour apprendre aux gens qu’il y a des centaines, des milliers d’espèces différentes.

C’est vrai qu’il y a cette envie d’apprendre derrière. J’ai envie moi-même d’apprendre. J’ai 56 ans, je suis plus proche de la fin que du début de ma vie. Tout ce que j’ai appris, si ça disparaît en même temps que moi, c’est dommage. Ce n’est pas que ce serait une vie inutile, mais partager, pour moi, c’est important. Ça donne du sens à ma vie.

C’est très personnel.

Le principal écueil : la redondance

Tu parlais de la redondance. Pour reprendre ton exemple sur les abeilles, comment éviter la redondance quand on est centré sur une espèce ou un groupe, comment tu arrives à éviter les redondances ?

Si tu es centré sur un groupe comme les papillons, tu vas te dire : « Les papillons ont des prédateurs, quels sont-ils ? » Tu vas les identifier : oiseaux, autres insectes. Puis tu vas te demander comment ils vivent. En butinant, par exemple. Donc, tu vas t’intéresser à leur biotope. Tu peux être monomaniaque comme je le suis, mais tu réalises que ton sujet évolue dans un milieu. C’est aussi pour cela que j’ai quitté la photographie de papillons exotiques. C’était compliqué pour moi d’apprécier le biotope, c’étaient des images esthétiques mais moins pédagogiques que ce que je fais depuis quinze ans.

D’accord. Et pour éviter la redondance photographique, par exemple sur ta série « Art of Butterfly », y a que des papillons sur fond blanc mais je ne la trouve pas redondante. Y a un petit truc…

Le truc, c’est d’être connecté à l’émotion. J’aime les sujets que je photographie. J’essaie d’être immergé dans la scène, même si elle fait quelques dizaines de centimètres. D’être partie intégrante du truc, d’être absorbé. Et au moment où je ressens les choses, je déclenche. Je fais pas des milliers de photo que je peux pas stoker après. Je déclenche peu, mais j’essaye vraiment que ce soit au moment opportun. Je n’aime pas l’idée des appareils qui déclenchent avant et après au cas où. Je préfère m’imprégner de la scène et déclencher au moment où je le sens. Et ouais, c’est presque un art martial, tu vois. C’est le bon geste au bon moment, dans la bonne situation. Ce qui est chouette, c’est que tu as beaucoup de surprises, parce que comme les bestioles évoluent librement, tu ne peux pas dire : « Tiens, mets-toi là, tu seras mieux. » Donc, tu assistes à des choses que tu n’as pas prévues, qui sont très chouettes : une envolée, un déplacement, une ouverture d’aile… enfin, des choses toutes simples, mais qui sont aussi potentiellement impressionnantes. Je pense aux libellules, leurs ailes vibrent et se tordent. Je suis un peu comme Jean-Claude Van Damme dans le sens où tu sens le poids de l’air sur l’aile, tu vois l’aile qui se tord.

Comme j’ai aussi une culture un peu asiatique, je me dis : « La vache, au 17e, 16e, 15e siècle, les mecs avaient, par simple observation, vu que les ailes des papillons et des libellules se tordaient sous l’effet de l’air en volant. » Enfin, moi, je me nourris de ces petits détails. C’est quelque chose qui me plaît beaucoup, même si l’observateur ne le perçoit pas au premier coup d’œil, voire jamais.

L’importance du temps pour réaliser une bonne série

Tu disais que tu avais beaucoup d’influences esthétiques japonaises. Est-ce que tu as d’autres sources d’inspiration ?

J’aime bien la bande dessinée, donc je pense que la narration, et puis l’importance du support… parce que quand tu fais des fonds blancs, tu te dis : « Il faut qu’ils soient de belle qualité. » Quand tu fais une expo, tu ne peux pas tirer sur un papier quelconque ou trop brillant, qui va aseptiser l’image. J’ai choisi il y a longtemps de travailler avec Canson, mais avant que ce soit un partenariat commercial, j’avais déjà acheté des rouleaux et des rouleaux de papier Canson. Toutes mes photos étaient déjà présentées sur ce papier. Donc, il y a une démarche lente et longue. Si le papier compte pour moi, c’est parce que j’ai fait des études d’art et de bande dessinée à Saint-Luc dans les années 90. Ce n’est pas arrivé par hasard en me disant : « Tiens, j’ai vu un beau papier. » C’est un cheminement, une lente évolution. Je ne suis pas quelqu’un de rapide.

Oui, mais au final, c’est peut-être ça qui permet de mûrir sa série et de…

Oui, oui, oui. Je pense que le temps augmente tes chances de réussir et de faire une série cohérente, et même des sous-séries. Dans la série « Art of Butterfly », par exemple, si on prend la Vanessa Cardui, la Belle-Dame, je n’avais pas de photos d’émergence. Je me suis dit que ce serait sympa d’en avoir, mais cela peut prendre 3 ou 4 ans. Ce n’est pas grave, je fais d’autres choses entre-temps. Je ne suis pas obsédé par le fait de photographier telle espèce à tel moment.

Quand j’ai photographié l’Apollon pour la première fois, c’était avec Emmanuel Boitier, Périne, et Cathy, mon épouse. On était dans les pentes d’Auvergne et on est arrivé un peu trop tard. Avec le changement climatique, parfois il fait très chaud, parfois très froid. Là, il avait fait très chaud et il n’y avait pas d’Apollon. J’ai photographié d’autres bestioles, ce n’était pas grave. Je suis retourné photographier l’Apollon 3 ou 4 ans plus tard, en Haute-Savoie, avec Teddy Bracard. Là, on a trouvé un joli spot, et en une demi-heure, j’avais assez de photos. Pas besoin de faire des milliers de photos. J’avais les photos que je voulais.

Mais c’est sur le temps qu’on construit une série. Quand tu vois mon travail, tu te dis : « Le mec doit beaucoup intervenir, il a beaucoup d’images. » Mais il y a aussi des milliers d’heures derrière. Ce n’est pas quelque chose que tu fais en deux jours.

L’essentiel en deux questions

Ce que je retiens de tout ce que tu as dit jusqu’à maintenant, c’est de prendre son temps pour laisser mûrir sa réflexion et surtout le discours, le “pourquoi” de la série.

Oui, même quand tu as un projet de livre, parfois tu penses à un concept. Par exemple, au début, pour « 4 m²”, je voulais quelque chose d’un peu comme mon premier livre « Les Ailes du désir », un truc blanc. D’ailleurs, il s’appelait “Pur”. Puis, petit à petit, j’ai fait l’inverse. J’ai utilisé un papier pas blanc, je l’ai taché, photographié de vieux papiers. Marcello m’a donné des pages de vieux livres non imprimés qu’on a scannées et utilisées comme support pour poser nos textes, photos et dessins. C’était l’inverse de mon premier livre, avec beaucoup de textes et peu d’espace pour l’image.

Il n’y a pas une seule façon de travailler. Tu peux faire un fond blanc et ensuite te dire : « Je vais le pourrir. » Je veux montrer que mon travail, qui paraît moderne aujourd’hui, pourrait ressembler à un vieux tirage trouvé dans un grenier dans 200 ans, jauni, avec des taches. Ce travail s’inscrit dans l’histoire naturaliste, pas dans la recherche de modernité ou pour dire « Je ne fais pas comme les autres ». Ce n’est pas du tout l’esprit de ma démarche.

Je vais te poser la dernière question que je pose à tous mes invités. Si quelqu’un n’a jamais fait de série et veut se lancer, quel conseil lui donnerais-tu ?

De réfléchir à ce qu’il aime. On a plus de faciliter à passer du temps avec ce qu’on aime qu’avec ce qui nous ennuie, et on apprend plus facilement. Il faut aimer ce qu’on photographie, que ce soit des choses, des objets, des gens. Parce que cela rend heureux. C’est peut-être simple, mais c’est essentiel. Évidemment, certains font de la photographie de guerre ou de reportage, et c’est une autre démarche. Mais pour la nature, il faut aller vers ce qui nous attire.

S’écouter, réfléchir à ce qu’on veut dire, mais aussi s’écouter.

D’accord. Bon, eh bien, merci beaucoup de nous avoir partagé ta vision des séries en macrophotographie. J’espère que ça inspirera d’autres personnes.

Ouais, ce serait chouette.

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